Dans sa dernière chronique publiée sur Mizane.info, Melchi Sédech-al Mahi nous livre une réflexion sur la notion d’identité musulmane, en osant le questionnement suivant : qui sommes-nous ? Une question à laquelle, selon l’auteur, il est indispensable de répondre avant toute entreprise de connaissance.
Avant de parler d’Islam en France ou en Occident, il serait sans doute bon de savoir de quoi nous parlons.Si l’on arrive en effet à s’entendre sur ce qui constitue le paradigme essentiel de l’Islam et de l’Occident moderne, ce qui n’implique en principe aucun réductionnisme, alors un langage commun pourrait prendre forme.Mais en discutant systématiquement de cette relation sous le prisme des sciences sociales et humaines dont le soucis premier est de ne pas « essentialiser » son objet, nous nous condamnons non seulement à un monologue, puisque l’Occident moderne ne fera finalement que discuter avec lui-même, mais surtout nous n’aboutirons qu’à des conclusions fragmentaires, contradictoires et contre-productives, ce qui ne fera qu’accélérer le processus de dissolution que l’on souhaitait par ailleurs dénoncer, car le point de vue au commande de l’analyse serait dans ce cas précisément celui auquel il faudrait échapper.Savoir situer son propos
Ce genre de propos, comme tous ceux qui se rapportent à un ordre qui transcende la seule réflexion individuelle, apparaissent péremptoires à qui n’a pas appris à penser en dehors d’un certain cadre intellectuel, la raison en est que l’expression traditionnelle ne se fait pas à partir de préjugés particuliers propres à la modernité, préjugés qui se présentent à nos contemporains et plus ou moins inconsciemment, indépassables, ce dépassement semble donc systématiquement dogmatique, au sens péjoratif du terme, c’est justement le point nodal de la question qui nous occupe.Il est nécessaire de savoir à partir de quoi nous avançons certains propos.
Il faut pouvoir entendre l’islam en tant que tel et non pas rejeter le système épistémique qu’il implique dans les affres de la passion religieuse, la connaissance en islam n’étant pas tributaire d’un état psychique superficiel mais d’une véritable « ré-union » de l’être et du connaître.Pendant longtemps la question n’était pas concevable, même les sciences islamiques de l’extérieur « zâhir », comme le fiqh pouvaient être suspectes si elles n’étaient pas abordées par des savants capables de percevoir l’essence des choses par le dévoilement et l’intuition intellectuelle.Aujourd’hui, nous en sommes à devoir poser la question en ces termes : les traditions sacrées, se dévoilent-elles à un regard profane ?Répondre positivement à cette question avec le ton de l’évidence relève d’un dogmatisme scientiste, cela reviendrait à dire sans pondération qu’une connaissance de « l’extérieur » suffirait à atteindre « l’islam » en tant qu’objet d’étude.Or ne faut-il pas considérer sérieusement ceux qui pensent que l’islam a une existence en propre, in fine en dehors même de ceux qui le professent ?Doit-on pour aborder un champ de connaissance, balayer de façon apriorique l’épistémè qui pose le Coran et l’univers comme ayant une origine divine ?
Les limites de l’epistémé moderne
Or il est un fait que l’épistémè moderne (utilisé par des musulmans ou non) que l’on pourrait qualifier de science éclairante mais froide ne peut étudier une religion par ce qu’elle dit d’elle-même, puisqu’elle suppose a priori, qu’en soi, elle n’a pas d’existence.On pourrait d’ailleurs également faire la critique du pendant de cette science froide qu’est le mouvement New Age, caractéristique d’un sentimentalisme aveugle, que l’on pourrait qualifier sous ce rapport, de « savoir chaud mais obscur », ces deux extrêmes étant d’ailleurs loin d’être systématiquement opposés.Nous reformulons donc la question de départ : est-ce que selon l’islam, l’islam peut se penser en dehors de lui-même, ou du moins en dehors de ses principes métaphysiques (haqa’iq al-tasawwuf) ?
Restaurer les porteurs légitimes du savoir
« Sublimer » les épreuves en nous appuyant sur la victoire inéluctable de la Vérité ou sur le fait que la Réalité totale (Al Haqiqah) est positive ne signifie pas être dans le déni de nos points de vue forcément partiels ou de la superficialité de nos sentiments, en somme de l’existence du mal, en nous-même et dans le monde.A l’heure où par exemple certains veulent pouvoir se revendiquer musulman sans croire en Dieu, il est impératif, comme l’avait dit Tirmidhî, de ramener chaque chose à son principe, pour ne pas s’égarer et « savoir juger véritablement 4 ».La question corrélative de savoir qui sont les héritiers légitimes porteurs du flambeau prophétique est une autre problématique qui se doit d’être reposée.Qu’est-ce que la connaissance en islam et qui sont donc les savants ? On ne peut nier les conséquences du manque d’audibilité d’authentiques autorités spirituelles.Cela vient sans doute d’un manque d’aspiration sincère de notre part mais également pourrait-on dire d’une mauvaise orientation cognitive.
Se hisser à la hauteur des exigences du savoir
Tout ceci nous montre comme nous le disions plus haut, qu’il faudrait se poser la question de savoir « qui nous sommes », non pas pour polémiquer ou pour se confronter à l’autre pour l’amour de l’antagonisme mais précisément pour pouvoir dialoguer le cas échéant sans cacophonie et surtout pour savoir où aller et en vue de quoi.En somme, comme chaque musulman sait, l’intention de toute forme d’agir doit être minutieusement interrogée.Cette interrogation suppose de facto la question de l’identité : « Qui suis-je ? »Il est important de se poser profondément la question et d’y répondre de la meilleure façon pour ne pas faire parler notre ressentiment au nom de l’islam.N’oublions pas également que ce ressentiment peut prendre la forme déguisée et aseptisée de la tolérance et du bon sentiment.A lire du même auteur : Aperçu sur l’inconséquence des «rationalistes religieux»
Sous ce rapport, il est à craindre que « l’identité plurielle » revendiquée par la bien-pensance libérale soit plutôt en réalité une désagrégation de l’être dans la multiplicité, une dispersion de l’identité islamique vers des possibilités de choix individuels qui dispersent et réduisent tout au plus bas dénominateur commun.« N’a-t-on pas noté, disait M.Ibranoff, combien chacun veut désormais penser par soi-même mais que tout le monde finit par penser la même chose ! 5 »Le pluralisme existentiel véritable, loin de la mimétique moderne, ne doit pas aller à l’encontre d’une potentielle harmonie des contraires, c’est-à-dire, d’une diversité réelle mais sans opposition irréductible.Il est une chose de voir l’harmonie partout, il en est une autre de tolérer par ignorance l’affirmation de l’existence du néant, c’est-à-dire de l’erreur pure et simple.Nous voulons signaler par là qu’il y a des modalités de la vie moderne qui sont intrinsèquement anti-spirituels et dissolutives.Sans en faire évidemment une obsession, il est important de discriminer entre le réel et l’illusoire.
Le formatage idéologique des institutions laïques
Les questions de savoir qui nous sommes et pourquoi nous sommes là, ne sont donc pas des questions désuètes de philosophes du passé, car des réponses à ces questions découlera le système épistémique à partir duquel nous parlerons et surtout « en vue de quoi », ce qui déterminera avant et plus que toute autre chose n’importe quel contenu intellectuel.On peut remarquer incidemment que l’école malgré sa tolérance affichée considère ce genre de questionnement comme étant dangereux car chacun serait libre d’y répondre individuellement sans contrainte.On attendra donc l’âge de la majorité pour permettre aux jeunes adultes de réfléchir à ce qui importe le plus dans l’existence, après avoir minutieusement pris soin d’évider le sens du sacré, pulvérisé par des années de sarcasme et d’ambiance anti-traditionnelle.Une fois à l’université, les conséquences sont souvent dramatiques tant on en devient incapable de concevoir certaine chose.Personne ne devrait avoir à rougir d’une prétendue naïveté de la foi (lorsque précisément elle assume l’ontologie de départ auquel elle adhère) car la naïveté coupable d’un manque de discernement n’est pas la foi religieuse, mais celle qui consiste à croire à tort que la recherche de la vérité ou de la réalité serait bien le but des études dites académiques.Il faut notamment rappeler avec force que lorsque les sciences humaines et sociales « s’attaquent » aux textes sacrés, les auteurs n’ont pas à prévenir de façon condescendante leurs lecteurs musulmans qu’il s’agit là d’un point de vue « non dogmatique » sous-entendu neutre, s’appuyant sur un fonctionnalisme socio-culturel (réchauffé) ou en tout cas en dehors de la mythologie fabriquée par des despotes soucieux de faire valoir leur volonté de puissance, le tout étant enrobé d’un discours mielleux prenant le soin de ne pas heurter ces êtres fébriles et naïfs qui les suivent depuis des siècles sans réfléchir.Nous pensons par exemple à l’anthropologue Jacqueline Chabbi et sa pédagogie infantilisante.L’auteure termine toujours ses petites vidéos par une formule consacrée, singeant ainsi d’ailleurs les véritables sages : « (…) et tu comprends donc (ô petit enfant faible d’esprit) qu’il s’agissait d’une nécessité dans le désert de parler de signe pour trouver son chemin…). Autrement dit, redescend de ton nuage, les « ayat » n’ont aucune signification métaphysique…Par ce genre de critique, on remplace le sens traditionnel qui implique la totalité du réel et ses interdépendances sémantiques par un sens qui serait purement fonctionnel et exclusivement terrestre « généralement hypothétique et toujours construit selon des présupposés modernes, même si on les attribue aux Anciens », rajoute très justement Borella 7.
Accéder à notre réalité épistémologique
En réalité rien n’autorise, à moins d’accepter une source transcendante et indépendante comme source de toute connaissance, à utiliser un certain type de raisonnement pour justifier la légitimité de ce raisonnement.Si vous voulez montrer que vous avez raison, vous allez utiliser des axiomes que vous estimez être justes, mais que ces axiomes soient justes c’est justement ce que vous devez prouver avant d’entamer tout raisonnement.Or, les universitaires n’interrogent que rarement leurs axiomes qu’ils tiennent pour acquis et combien-même ils le feraient, leurs préjugés ne feraient que les induire plus loin encore dans l’erreur.En deux mots, personne ne devrait avoir à rougir d’une prétendue naïveté de la foi (lorsque précisément elle assume l’ontologie de départ auquel elle adhère) car la naïveté coupable d’un manque de discernement n’est pas la foi religieuse, mais celle qui consiste à croire à tort que la recherche de la vérité ou de la réalité serait bien le but de ces études dites académiques.C’est pourtant ce que beaucoup de croyants en tirent comme conclusion et lorsqu’ils ne le font pas, ne savent pas comment s’en expliquer.La conscience islamique, pour ne pas être ébranlée doit pouvoir connaître son propre système épistémique, qui repose sur une connaissance totale du réel, au-delà des vicissitudes de temps et d’espace ; ainsi nous considérons que la science « profane » ne pourra être bénéfique à l’humanité qu’en respectant la hiérarchie qui s’impose à elle dans l’accès à la connaissance ; sous ce rapport la disposition interne (spirituelle) du sujet connaissant ne peut être négligé pour le chercheur, c’est un impératif.
La réalisation muhammadienne
Il en va de même pour qui réduirait le sens du sacré, c’est-à-dire la connaissance de Dieu à de simples considérations humaines.Il faut toujours se souvenir de l’insondable vide entre l’homme individuel et l’Homme Universel (Al-insān al-kāmil).Comme le rappelle Al-Ghazali, les paroles exprimant Son amour (l’Amour de Dieu) pour Ses serviteurs doivent être interprétés, car celui-ci n’est pas concevable à l’individu qui ne peut avoir accès à cette connaissance par ses seules forces, qu’elles soient rationnelles ou sentimentales.Le moyen d’accès sont les héritiers nous disent les textes, les hommes d’Allah, c’est-à-dire ceux qui ont réalisé la réalité muhammadienne s’abreuvant à sa fontaine 9.On pourrait dire sans craindre d’en faire trop que si toute connaissance dépend de la connaissance d’Allah, alors, pour le musulman, la recherche de ces « ponts vivants » entre l’humain et le divin est un préalable à toute entreprise.Soit c’est la pensée de l’homme qui crée des principes à posteriori, d’où la quête inductive sans aucune conclusion fiable des sciences humaines, soit ce sont les principes qui sont la condition de possibilité de cette pensée et alors il faut en tirer toutes les conséquences.Pour le dire simplement, lorsque les maîtres nous poussent à la pratique religieuse et d’autant plus lorsqu’ils incitent à cheminer sur la voie spirituelle, il ne s’agit pas de moralisme ni de bigoterie, ni d’une recherche de bien-être, encore moins d’apprendre rationnellement des concepts, c’est en vérité la possibilité d’accès à une véritable intellectualité qu’ils proposent, puisque l’accès à la connaissance en islam ne peut être indépendant d’une transformation de l’être dans toutes ses dimensions : corporelle, psychique et spirituelle, chaque individu développant évidemment plus ou moins ses propres possibilités intrinsèques.Ce n’est pas par archaïsme que le musulman ne se fit pas, les yeux fermés, au savoir profane, c’est parce que les prémisses de celui-ci dépendent d’un agnosticisme plus ou moins revendiqué.Il est bon de prendre intimement conscience que le sens du surnaturel n’est pas une raison au rabais doublée d’une émotivité religieuse superficielle et ce même si la crainte d’un rationalisme sclérosant peut justifier un certain fidéisme.Il est important de souligner selon nous qu’il ne s’agit pas d’un rejet de la raison en tant que telle, mais de situer celle-ci à sa juste place.
Resituer chaque chose à sa place
La raison ne doit pas méconnaître le lien de subordination vis-vis de l’intellect transcendant dont elle n’est qu’un symbole tout comme le sentiment humain n’est qu’un reflet de l’amour Divin.L’amour et la connaissance sont donc deux aspects d’une même chose, comme le feu qui possède à la fois la propriété de chaleur et de lumière.Purifier le cœur c’est lui permettre de recevoir en son centre cette chaleur et cette lumière qui transforme le sentiment en amour véritable et le doute imposé par la réflexion en certitude.Tout en nous doit tendre vers l’Unité, des humains vers le Divin.Les termes et les définitions sont souvent incertains, ils se doivent pourtant d’être précis pour que ceux qui ne réalisent pas en eux-mêmes la chose exprimée puisse au moins la concevoir mentalement.
Notes :
1- Al Ghazali « le livre de l’amour » Al Bouraq.2-Al Hakîm at-Tirmidhî « Exposé de la différence entre la poitrine, le cœur, le tréfonds et la pulpe. Al Bouraq.3-Hamza Benaissa, « Traditions et Modernité ». AL MAARIFA4-Al Hakîm at-Tirmidhî « exposé de la différence entre la poitrine, le cœur, le tréfonds et la pulpe. Al Bouraq.5-Ibranof.M in « cahier de l’unité ». Recueil annuel 2016. 6-Al Ghazali « Le livre de l’amour » Al Bouraq.7-https://philitt.fr/2019/11/24/jean-borella-contre-la-lecture-moderniste-de-la-bible/8-https://philitt.fr/2019/11/24/jean-borella-contre-la-lecture-moderniste-de-la-bible/
9-La fontaine muhammedienne désigne la source suprême où l’on s’abreuve de l’eau de la connaissance. Voir note 87 in « L’arbre Aux Secrets » de Cheikh Ahmad Ibn Mustafa al-‘Alawi.
10- Al Ghazali « Le livre de l’amour » Al Bouraq.
