Mizane.info publie la seconde partie de l’article de Daoud Riffi consacré à la déconstruction du mythe de la fermeture des portes de l’ijtihad. Dans ce volet, l’auteur indique les différents acteurs contemporains (orientalisme, salafisme) qui ont contribué à la diffusion de ce mythe et souligne dans quelles circonstances historiques ce travail a été accompli. Daoud Riffi est professeur agrégé et chercheur en histoire du monde arabe.
1 – La légende de la « fermeture »
Dès le début de cette étude j’ai défini la « fermeture de l’ijtihâd » comme une légende, au sens étymologique ; du latin legenda : « ce qui doit être lu », c’est-à-dire : ce qui donne sens à quelque chose.Considérer que les portes de l’ijtihâd ont été fermées a en effet offert, à ceux qui ont défendu cette idée, une vision rétrospective commode du passé islamique, qui leur permettaient de jeter un discrédit global sur celui-ci. Mais c’est également une légende au sens courant du mot : « représentation d’un fait, d’un événement historique, déformé par l’imagination ».« Le thème de la fermeture de la porte de l’ijtihâd, note É. Chaumont (2004), apparaît en Occident dans le courant de la seconde moitié du XIXe siècle chez des orientalistes comme L. Ostrorog ou L. E. Brown et il trouvera enfin sa formulation canonique, en 1964, chez J. Schacht ».J’ai relevé en première partie qu’une série de confusions dans l’histoire intellectuelle de l’Islam est une des causes de ce mythe. L’autre cause est quant à elle à chercher dans l’histoire intellectuel du 19e siècle, en Europe comme dans le monde musulman : la consécration d’une pensée moderne qui ne voit d’autre raison que le rationalisme, d’autre science que la technique, et d’autre perspective historique que le positivisme et le progressisme.Ces idées, aussi naïves qu’elles puissent nous apparaître aujourd’hui, dominèrent des décennies durant l’orientalisme et marqueront durablement les intellectuels de la Nahda, de la salafiyya et, in fine, de la plupart des musulmans.
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De même El-Rouayheb relève, en conclusion d’un livre montrant de manière magistrale que les sciences intellectuelles furent vivantes jusqu’à la fin de l’Empire ottoman :« Une grande attention a été accordée au cours des dernières décennies à la question de ‘l’orientalisme’ et à la manière dont les savants occidentaux ont construit une image tendancieuse de l’histoire islamique. Les observations qui précèdent indiquent un courant d’influence qui a reçu beaucoup moins d’attention et qui coule dans la direction opposée : la manière dont la recherche occidentale sur l’histoire intellectuelle islamique reflète les tendances contemporaines du monde islamique et hérite des récits historiques partisans de ces tendances contemporaines […] Il ne s’agit bien sûr pas de nier que les chercheurs occidentaux ont parfois été poussés par leurs propres préjugés lorsqu’ils écrivent sur l’islam et l’histoire de l’islam. Mais ce ne sont clairement pas seulement les « orientalistes » qui ont construit des récits historiques partisans et intéressés ; il en va de même pour les ‘réformateurs’ et ‘revivalistes’ musulmans, les nationalistes arabes, les théosophes iraniens modernes et les kémalistes turcs. » [5]Par leur vision décliniste – avec ijtihâd « fermé » depuis le 9e siècle – les penseurs de la Salafiyya vont créer une généalogie intellectuelle imaginaire, dans laquelle l’histoire de la pensée islamique va être résumée à quelques figures, censées avoir porté seules – et contre tous – la vigueur de l’ijtihâd : Ibn Taymiyya ; Ibn Abdal Wahhâb (fondateur éponyme du wahhabisme, m. 1792) ; Shawkânî ; Afghânî (m. 1897) et son élève ‘Abduh (m. 1905).Quelques noms, auxquels s’ajoutent de rares autres, présentés comme des oasis de pensée dynamique dans un désert de conformisme intellectuel. Cette généalogie imaginaire et cette histoire mythique se retrouvent y compris dans toute une littérature francophone, de facture parfois universitaire, en particulier chez des auteurs issus des rangs de la pensée « réformiste ». En témoigne par exemple le livre de Tariq Ramadan, Aux sources du renouveau musulman (1996) : parfaite illustration de ces types de généalogie et d’histoire, il inscrit ainsi Ibn Abdal Wahhâb dans le sillage de ce qu’il considère comme une lignée de mujaddid-s, d’Ibn Taymiyya à Ḥassan al-Banna, en passant par Afghânî et ‘Abduh.
2- Le mythe du déclin, révélateur de la fin de l’intellectualité islamique
