Mohamed ‘abed al Jabri est incontestablement l’un des penseurs arabes contemporains qui comptent et ont compté dans l’étude de la tradition et du savoir de la civilisation arabo-islamique. Mais peu d’auteurs se sont livrés à une étude critique de son oeuvre. Le syrien Georges Tarabichi est l’exception qui confirme la règle. Mouhib Jaroui qui a étudié l’oeuvre de ces deux penseurs arabes nous propose une présentation des critiques de Tarabichi de la Critique de la raison arabe, l’oeuvre phare d’Al Jabri. Sur Mizane.info.
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D’une part, nous avons un occident musulman triomphant par l’ordre cognitif démonstratif et aristotélicien dont les figures emblématiques sont Ibn Baja, Ibn Tufayl, Ibn Rushd, Shâtibî, Ibn Hazm et Ibn Khaldoun, et d’autre part nous avons l’orient rétrograde par son « irrationalisme » gnostique et normatif, dont la figure de proue est Ibn Sînâ.Il est très important de préciser que chez al-Jâbrî la raison de l’occident musulman présente une unité dont le dénominateur commun est la démonstration scientifique, hostile au ‘Irfân et au normativisme simpliste de l’indication.Et si l’indication est présente également dans l’Occident musulman, dont le droit musulman, elle est selon al-Jâbrî toujours fondée sur al-burhân.On comprend donc aisément pourquoi le penseur marocain s’est attiré les foudres de l’intelligentsia arabe, notamment le penseur chrétien Georges Tarabichi et le penseur musulman Yahya Mohammed (qui a publié son ouvrage avant la publication du premier volume de Tarabichi).Ces deux penseurs ont en commun d’avoir concentré leur offensive non moins redoutable sur l’homogénéité supposée de la raison de l’occident musulman et sa prétendue hostilité au ‘Irfân.Avant de traiter des philosophes du Maghreb, déconstruisons d’abord le prétendu « obscurantisme » d’Ibn Sînâ qui occupe une place centrale dans la Critique de la raison arabe.Avicenne selon al-Jâbrî
Dans l’œuvre d’al-Jâbrî, Ibn Sînâ est classé avec mépris dans la catégorie la plus dépréciée, le ‘Irfân ou l’illumination.Il n’y va pas de main morte, Ibn Sînâ est selon lui « le plus grand représentant de la pensée obscurantiste et chimérique en islam 4».Il est « le précurseur en acte de la période de la sclérose et de la décadence »5. Il n’est pas comme on le croit ce philosophe qui a atteint un tel degré de rationalité islamique, « il est plutôt cet homme qui a introduit de façon insidieuse l’irrationalisme dans la pensée arabe et musulmane ».Il a « inauguré avec sa philosophie mashriqiyya une perspective spirituelle et gnostique qui a eu un grand impact sur l’apostasie dans la pensée arabe-musulmane et son retrait de la rationalité ouverte…vers l’irrationalité obscurantiste et meurtrière ».« La philosophie mashriqiyya avicennienne était donc une philosophie qui a tué la raison et la logique dans la conscience arabe, et ce pendant de longs siècles ».Dans un autre ouvrage, il écrit que « la philosophie d’Ibn Sînâ est la philosophie de la « destruction de soi », une philosophie de la raison qui a fait de la démission de la raison son ambition ultime »6.Il aurait à travers sa philosophie mashriqiyya embrassé « l’hermétisme dans sa globalité, avec son soufisme et ses sciences occultes et magiques ».Pour Georges Tarabichi, cette « diabolisation » d’Ibn Sînâ est irrecevable pour les raisons suivantes (les arguments sont trop nombreux pour les restituer tous ici) :Réfutation 1 : « La philosophie mashriqiyya est un mythe, une chimère, une obsession orientaliste. Sans nier que cette philosophie mashriqiyya chimérique a des racines historiques – sur laquelle nous reviendrons –, nous pensons fermement que les orientalistes, ou la plupart d’entre eux, ont fait de ces racines un arbre, et de cet arbre une forêt »7.Georges Tarabichi mobilise les travaux de nombreux orientalistes, français, allemands, hollandais, italiens et espagnols.On sait que Ibn Sina a fait allusion à la « philosophie mashriqiyya » qui serait plus à rechercher que la philosophie Péripatéticienne, mais il n’y aucune trace de cette littérature.Dans son Hay Ibn Yaqthân, Ibn Tufayl annonce dès l’introduction qu’il s’agira des « secrets de la sagesse mashriqiyya », ce qui alimentera des débats très révélateurs dans le milieu orientaliste.Tarabichi nous rapporte en détail ces controverses autour du terme « mashriqiyya » et montre comment les orientalistes ont controversé sur le sens et la translitération du terme « mashriqiyya », tantôt en le remplaçant par « moshriqiyya », tantôt en l’assimilant à « ishrâqiyya » (au sens d’illumination).Par exemple, l’orientaliste français William Mac Gukin de Slane, lors de sa traduction d’Ibn Khaldoun, retranscrit le titre de l’ouvrage de Fakhruddîne ar-Râzî (al-mabâhith al-mashriqiyya) en « Mebaheth Moshrikiya » et l’orientaliste français Derenbourg traduit les termes mashriqî et ishrâqî par « spiritualiste ».C’est ainsi que l’histoire de Hay Ibn Yaqthân devient pour lui « Les secrets de la sagesse spiritualiste ».Même constat pour Léon Gauthier et bien d’autres orientalistes qui ont tranché en faveur d’une philosophie du « soufisme » et de la « gustation » face au burhân.
Critique de l’unité épistémologique et géographique de la philosophie Andalouse
On sait que al-Jâbrî avait le souci de mettre tous les penseurs de l’Occident musulman sous la même bannière : le burhân aristotélicien.Ceci lui permet de dégager une unité structurelle. Il en est ainsi de Ibn Bâja, Ibn Tufayl, Ibn Rushd, Ibn Hazm, Shâtibî et Ibn Khaldoun. Qu’en est-il en réalité ?Ibn Bajah selon al-Jâbrî : Pour al-Jâbrî « l’école philosophique du maghreb andalou est une école homogène (wâhida) qui a commencé avec Ibn Bâja et a atteint son accomplissement avec Ibn Rushd »12.
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Ce passage est clair quant au cheminement intellectuel et spirituel d’Ibn Tufayl. Après être passé par la démarche rationnelle, il a goûté à l’état du ’Irfân. Ce qui fait dire à Tarabichi qu’Ibn Tufayl est le philosophe arabe qui a le plus contribué à concilier philosophie et religion.Réfutation 4 : quant au contenu de son roman, Tarabichi va jusqu’à qualifier Ibn Tufayl de « Sohrawardi d’occident »17.Il est en effet question d’un personnage principal seul sur une île, sans langage, sans logique des grecs, sans vie sociale et sans sexualité, qui aboutit au terme d’exercices spirituels à « l’union mystique ».Ibn Hazm selon al-Jâbrî : Ibn Hazm aurait fondé le bayân sur le burhân, c’est-à-dire qu’il aurait fondé son ijtihad (le fiqh et les fondements du fiqh) sur des bases démonstratives aristotéliciennes.Le Dhahirisme d’Ibn Hazm « est un projet intellectuel et philosophique qui ambitionne de fonder le bayân et de l’articuler avec le burhân avec l’exclusion complète du ’Irfân »18.Réfutation 1 : pour Yahya Mohammed, si Ibn Hazm s’est beaucoup appuyé sur Aristote, il ne l’a fait qu’à des fins normatives.Le système aristotélicien est loin d’être le fondement de son école Dhahirite.Par exemple, sa position envers le principe de causalité le distingue aussi bien des aristotéliciens que des ash’arites.Réfutation 2 : chez Ibn Hazm, les fondements du bayân reposent quasi exclusivement sur le Texte et excluent de façon parfois radicale l’opinion personnelle (pour ne pas dire la déduction rationnelle).On sait qu’Ibn Hazm a rejeté de façon catégorique le raisonnement par analogie (al-qiyâs), la possibilité de pouvoir déduire la raison d’être des prescriptions juridiques (al-‘illa), ainsi que le choix préférentiel (al-istihsân).
