La blogueuse tunisienne Emna Charki qui se revendique comme athée a été condamnée par la justice de son pays à 6 mois de prison ferme pour avoir relayé sur Facebook un texte pastichant la rime coranique à propos des mesures de sécurité sanitaires du Covid-19. Une affaire qui relance la question de la liberté de conscience et d’expression dans les pays musulmans.
L’affaire Emna Charki en Tunisie n’est pas la première à mettre en scène un ou une activiste arabe ou musulman développant un rapport critique ou provocateur avec le Coran.Le monde musulman regorge de ce genre d’affaires que les médias occidentaux aiment à épingler comme pour rappeler à quel point, selon la fameuse thèse culturaliste, les pays arabes ou musulmans sont peu respectueux des droits humains.Ceci étant dit, ce réflexe politique ne doit pas évacuer la légitimité d’une interrogation qu’il n’est plus possible de taire et qui doit être traitée sérieusement par les penseurs et intellectuels musulmans. La question de la liberté de conscience et d’expression.Nous verrons à quel point la réaction répressive des autorités judiciaires laïques ou religieuses du monde musulman traduit une faiblesse, une incapacité ou une impuissance à gérer politiquement ce type de phénomène et à l’intégrer ou à l’articuler paisiblement dans la perspective d’une conscience religieuse.L’échec de la répression judiciaire
Tercio, et c’est de loin le plus important, cette réponse n’est pas de jure la plus fidèle à une fondation religieuse.Les partisans religieux du tout-répressif (globalement et non spécifiquement en Tunisie) considèrent qu’un propos blasphématoire ou provocateur à l’encontre de la religion doit être puni en soi mais aussi pour toutes ses conséquences pernicieuses s’il n’était pas condamné, telles que la diffusion d’une culture de l’insouciance religieuse, de l’irrespect voire de l’athéisme complet dans la société.Alors que Hela Ouardi qui diffame tranquillement les califes, compagnons, Aicha sans aucun fondement scientifique etc il y a 0 conséquence alors que c un brulot de haine juste parce que c’est une Pr universitaire comme si nos lois n’étaient faites que pour cibler les plus faibles
— Bader Lejmi (@baderdean) July 15, 2020
La relativité de l’argument d’autorité
Ce faisant, ces partisans commettent plusieurs erreurs. D’abord, il n’y a de blasphème que pour une conscience croyante.Le blasphème implique la croyance tout comme l’athéisme implique le théisme contre lequel il se positionne.Pour un athée, la sacralité religieuse n’est pas une réalité directe, elle ne peut au mieux qu’être la reconnaissance indirecte et médiate de ce qu’est le sacré pour les autres.Il ne s’agit pas de défendre le droit au blasphème comme Charlie Hebdo s’en est fait la spécialité.D’ailleurs, il est difficile de circonscrire précisément la délimitation de ce qu’on appelle un blasphème.A l’insulte grossière ou subtile, et donc gratuite, qu’on condamnera légitimement et qui disqualifie son auteur, se trouve toute une palette de formulations critiques qui dès lors qu’elles remettent en cause la sacralité d’un dogme sont considérées comme blasphématoires pour ses fidèles.A ce titre, il serait tout bonnement impossible de développer le moindre propos critique sur la religion.Ensuite, l’argument d’autorité qui fonde cette condamnation n’est valable que pour les fidèles.Dans toute divergence fondamentale, l’argument d’autorité de l’une ou l’autre position s’effondre.
La théorie des trois ordres
La religiosité doit être exprimée par l’éducation, l’instruction, la discussion, le comportement éthique quotidien, l’exigence morale, spirituelle et intellectuelle personnelle et collective, l’action publique d’intérêt général et toute autre manifestation dérivées des principes théologiques qui sont en dernière instance des principes ontologiques vivants (La Vérité, le Beau, le Juste, la Sagesse sont des noms et des qualités divines).Dieu lui-même a relayé dans son Livre les propos parfois sarcastiques des négateurs qui ont émaillé l’histoire universelle, ne serait-ce que pour les réfuter. Il ne les a pas censurés. Il n’a pas non plus enjoint aux musulmans de persécuter les Hommes pour leurs croyances. La liberté est donc une condition préliminaire d’accès à la vérité religieuse et plus globalement à toute forme de vérité. Elle est, de ce fait, une norme éthique et spirituelle indispensable du point de vue même de la perspective religieuse.On nous rétorquera cela : pourquoi, si la liberté est une norme indispensable, est-elle refusée aux non croyants ou aux croyants d’autres religions, comme on le voit parfois dans les pays musulmans ?Il y a plusieurs réponses qui l’expliquent sans le légitimer. Il est impératif de comprendre que chaque société produit, choisit ou embrasse un régime de valeur qu’elle consacre comme sa propre sacralité.
La liberté, un fondement religieux
Tout le monde est conservateur jusqu’à ce qu’il expérimente la censure. La liberté est souvent une expérience de la négativité qui nous en fait prendre conscience.Il peut être utile de préciser que cette conception religieuse du libre-arbitre est fondée elle-même sur la notion cardinale de responsabilité.La liberté n’est pas une fin en soi, elle est un droit, une aptitude salutaire à disposer de soi dans une fin théologique bien précise.Elle implique tempérance, prudence, connaissance et le courage d’assumer ses choix, aujourd’hui devant les Hommes, demain devant Dieu.Cette responsabilité, la liberté qu’elle fonde et l’apprentissage de son usage s’appuient à leur tour sur la considération indispensable de la miséricorde divine qui contrebalance, à chaque instant, les erreurs, les faux pas et les fautes de l’Homme. Les Hommes ont aussi vocation à incarner cette miséricorde envers autrui et dans leur jugement ici-bas à partir du moment où ils la sollicitent pour eux-mêmes.Si la mystique de la liberté a pu sacraliser la nature humaine dans une économie anthropologique de la soustraction et du transfert de la légitimité théologique vers l’Homme, le retour à une conception responsable et téléologique de la liberté dans les référentiels religieux pourrait être de nature à les rééquilibrer et, ce faisant, à les réconcilier.Cette notion vicariale de la responsabilité doit nous imposer de penser et d’anticiper toute les conséquences de nos actions avant de les entreprendre.Le nihilisme européen a libéré un boulevard au retour du religieux, pense-t-on dans certains cercles.C’est oublier que ce retour pourrait, si l’on y prend garde, offrir une allée à une forme d’autoritarisme et, à travers lui, dégager à son tour plusieurs avenues à l’athéisme.Fouad BahriA lire aussi :
