Abdurrahman Mihirig est doctorant en philosophie à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich. Dans un article publié par The Maydan, il répond de manière critique aux arguments avancés par le docteur Nazir Khan du Yaqeen Institute sur les rapports entre fitra, croyance et connaissance de Dieu. Mizane.info publie en français la première partie de cette réponse.
Dans un article récent intitulé « Athéisme et scepticisme radical : la critique épistémique d’Ibn Taymiyyah », le Dr Nazir Khan soutient que la recherche rationnelle n’est pas nécessaire pour justifier notre croyance en Dieu ; qu’en fait, le raisonnement syllogistique est intrinsèquement incapable de le faire. Au lieu de cette recherche, et dans le fil de la pensée d’Ibn Taymiyya, Khan suggère que la croyance en Dieu est fiṭratique (néologisme construit sur la notion de fitra, la prédisposition naturelle de l’humain) au sens où elle serait connue de tous les êtres humains de manière non inférentielle, sauf circonstances anormales.De même, il affirme que le déni de l’existence de Dieu équivaut à une forme de scepticisme radical et, par conséquent, qu’il ne justifie aucune réponse rationnelle. La croyance en Dieu (quel dieu, combien et avec quels attributs, Khan n’ose jamais nous le dire) fait partie de la nature humaine : elle est du même type que la croyance en l’existence d’un monde extérieur, du « bien et du mal, de la causalité, des chiffres, de la vérité, etc. [1]Ailleurs, le docteur Khan nous dit qu’il « n’y a pas de sens d’être sceptique quant à l’existence du bien et du mal (morale), de la cause et de l’effet (causalité), de la vérité et du mensonge, de la logique, ni d’être sceptique quant à l’existence du Divin ». [2] Ces concepts sont naturellement combinés ensemble pour donner un sens à nos vies. Sans eux, la vie n’a pas de sens.Puisque la croyance en Dieu est une croyance fondamentale contenue dans la fiṭra, cela n’a aucun sens d’essayer de la justifier avec des preuves; cela revient à essayer de prouver qu’il existe un monde extérieur, ou que la causalité est un élément nécessaire de la réalité, et ainsi de suite. Non seulement le scepticisme ne vaut pas une réponse, mais de plus, s’engager avec le sceptique revient à tomber dans une forme de sophisme ( safsaṭa).Ainsi, la grande majorité des traditions philosophiques et théologiques islamiques étaient engagées dans la sophistique.A lire aussi : Athéisme et scepticisme radical : la critique d’Ibn Taymiyyah 1/4
De même, les personnes qui sont sceptiques à l’égard de certaines de ces idées innées et pas d’autres, selon Khan, sont incohérentes et contredisent leur propre nature (fitra). Non seulement l’enquête rationnelle n’est pas nécessaire pour démontrer ou justifier la croyance en Dieu, mais les instruments adoptés par la tradition islamique s’avèrent incapables de prouver l’existence de Dieu. La logique elle-même, nous dit-on, n’a pas le pouvoir de démontrer l’existence d’une chose particulière. Jetez un œil à la déclaration suivante de Khan :« Considérer l’existence de Dieu comme une proposition théorique nécessitant une justification et une démonstration est une erreur épistémologique fondamentale. Cette erreur consiste à s’appuyer sur ce qui est moins évident pour prouver ce qui est plus évident. Une telle démarche place le poids épistémique de Dieu plus bas que le poids épistémique des caractéristiques de la création citées comme preuves. En réalité, Dieu est la plus assurée des certitudes, et Son existence forme la base ontologique sur laquelle toute autre existence est rendue intelligible et significative. La connaissance de Dieu est donc la base d’une épistémologie intelligible ; cette connaissance sert de base à toutes les autres connaissances (wa-al-ʿilm bihi aṣl li-kulli ʿilm) ». [3]
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Par exemple, la plupart des gens peuvent avoir l’intuition que, si Dieu a créé le monde, il doit en avoir le pouvoir. Mais quelle est l’étendue de ce pouvoir ? S’étend-il aux objets logiquement impossibles ? Ce n’est que par des arguments plus détaillés que l’on peut aller au-delà de ces intuitions superficielles.La seule manière dont ce raisonnement pourrait être considéré comme une erreur serait de montrer que les prémisses impliquées dans les arguments cosmologiques de l’existence de Dieu présupposeraient d’une manière ou d’une autre la conclusion. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Jetons un œil à l’argument cosmologique standard pour prouver l’existence de Dieu :1. Le monde est contingent.2. Chaque chose contingente a une cause.3. Le monde a une cause.Aucune des deux prémisses ici ne présuppose l’existence de Dieu. La prémisse mineure veut essentiellement dire que « le monde aurait pu être autrement ». Cela devrait être évident.La deuxième prémisse devrait également être évidente. Aucun argument n’est nécessaire pour montrer que c’est vrai, mais on peut toujours clarifier les concepts impliqués au cas où le sens de la proposition n’est pas clair; quand cela devient clair, il devrait être évident pour tout le monde que l’argument est valable.
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De nos jours, avec la prolifération des sciences modernes, de l’éducation moderne et de leurs méthodes à travers le monde, parallèlement à la propagande selon laquelle la métaphysique n’a aucun espoir d’être une science et à l’abandon général du kalām et de la philosophie, les effets de ces croyances fragiles devraient être évidents pour la plupart.Je suis sûr que cela n’a pas échappé aux personnes qui ont décidé de créer un institut appelé « Yaqeen », créé dans le but express de résoudre ce problème.Le cas de Khan aurait pu être légèrement amélioré s’il avait pu expliquer à quel point la fiṭra est différente de l’intuition, ou d’un sentiment, et comment exactement cette prédisposition naturelle est censé faire son travail. Jetons un œil à ce qui suit :« Pourtant, quelle que soit la manière dont un croyant parvient à la foi, c’est la fitra qui fournit une justification épistémique à cette foi. Une fois qu’un croyant a atteint la certitude en Dieu, le degré auquel cette croyance s’accorde avec sa fitra fournit toute la justification épistémique nécessaire pour savoir que tout ce qui est contraire à cette foi est sans fondement, même sans posséder les moyens de le démontrer ou de l’articuler rationnellement. Le croyant n’a pas besoin de connaître les spécificités de la terminologie philosophique pour savoir que l’islam est la vérité. » [6]
