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15/12/2018
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Comité Adama/Collectif Rosa Parks : les quartiers au cœur du mouvement social

La thématique des quartiers est revenue sur le devant de la scène sociale samedi 1er décembre. Le Comité Adama Traoré s’est mobilisé au cœur des Gilets jaunes pour y porter la cause des habitants des quartiers. Le Collectif Rosa Parks a manifesté de son côté de Nation à République contre le racisme structurel. Slogans proches, matrice commune, les deux dynamiques divergent pourtant sur les Gilets jaunes et sur le rapport à la gauche. Mizane.TV était présent aux deux rassemblements. Reportage exclusif.     

Samedi 1er décembre, la question des quartiers a été présente au sein de deux mobilisations parisiennes bien distinctes. Au cœur des Gilets jaunes, le comité Adama Traoré a porté les couleurs des quartiers, premières victimes des politiques néolibérales d’Emmanuel Macron.

Si la paupérisation, la précarité, le cloisonnement et le chômage sont les premières violences sociales dans les quartiers, elles ne sont pas les seules. La violence policière, le racisme politique et les discriminations structurelles frappent aussi plus spécifiquement les habitants des zones en proie à la relégation.

C’est l’ensemble de ces combats que le comité Adama a voulu porté au sein d’un cortège qui l’a conduit de Saint-Lazare à la rue du Louvre.

Rosa Parks et les Indigènes de la République

Quelques kilomètres plus loin, de Nation à République, c’est une autre dynamique qui défilait dans les rues parisiennes autour de slogans proches du Comité Adama mais dans un esprit plus éloigné.

Le collectif Rosa Parks emmené par Omar Slaouti a marché samedi contre les violences policières, le racisme structurel et l’impérialisme, après avoir appelé à un boycott le 30 novembre. Une mobilisation qui revendiquait elle aussi la défense des quartiers populaires mais qui s’est montrée plus divisée sur les Gilets jaunes.

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Omar Slaouti.

Si le Parti des Indigènes de la République (proche du Collectif Rosa Parks) ne les considère pas comme des ennemis, il ne les considère pas non plus comme des alliés naturels, refusant toute alliance au nom de l’autonomie et de la spécificité des luttes pour les racisés.

Au sein du Collectif Rosa Parks, le débat divise une partie des militants, entre soutien individuel de certains et « prudence » organique des autres. On le voit, c’est l’ensemble du rapport stratégique au mouvement social et plus particulièrement à la gauche qui  reste la source du clivage entre les différents militants des quartiers.

Confluence idéologique, divergence stratégique

Même s’il est loin de s’y réduire, même s’il déborde largement ce cadre, ce clivage oppose néanmoins deux visions, deux stratégies, et sans nul doute, principalement deux organisations : le Comité Adama Traoré et le Parti des Indigènes de la République.

Chacune de ces deux organisations a sa propre mascotte féminine, son égérie et sa figure de proue : Assa Traoré (Comité Adama) et Houria Bouteldja (PIR). Chacune a sa propre histoire. La violence policière qui a causé la mort d’Adama Traoré un 19 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise, pour l’une.

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Assa Traoré et Olivier Besancenot à la marche des Gilets jaunes.

Le manifeste des Indigènes de la République en janvier 2005, suivi d’une marche en mai et d’une année marquée plus tard par plusieurs émeutes urbaines après la mort de Zyed et Bouna, pour l’autre.

Une grosse génération sépare les théoriciens du PIR (Sadri Khiari, Saïd Bouamama) et certains de ses cadres historiques (Youssef Boussoumah) avec les acteurs du Comité Adama (Assa Traoré, Youcef Brakni, Almamy Kanté).

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Almamy Kanouté.

Mais une distance historique plus grande se retrouve avec le Mouvement de l’immigration et des banlieues, organisation qui fut très active dès sa création en 1995 et radicalement opposée aux violences policières. Nous y reviendrons.

La distance n’est donc pas ou pas seulement générationnelle (les militants du PIR et du Comité Adama ont le même âge).

Elle est stratégique et désigne, comme nous le disions, le rapport à la gauche et aux organisations ou mouvements « blancs ».

La question sociale comme étendard des quartiers

Pour le Comité Adama Traoré, une alliance avec les Gilets jaunes est nécessaire et stratégiquement vitale pour les revendications des quartiers.

« Les revendications des quartiers populaires vont faire leur apparition dans le mouvement des Gilets Jaunes. On ne va demander la permission à personne, on prend notre place pour montrer que nous sommes vivants face à un système qui a enterré nombre de nos frères (…)

Si nous laissons les fascistes noyauter le mouvement des Gilets Jaunes, nous allons nous retrouver face à deux ennemis, que nous devrons combattre en même temps.

Le régime Macron et un mouvement qui portera des revendications anti-migrants et contre les habitants des quartiers populaires perçus comme les ennemis de l’intérieur. C’est une question de responsabilité politique, nous le devons à nos morts, tués par la police et la gendarmerie », écrit Youcef Brakni,  l’un des porte-paroles du Comité Adama.

Pour le Comité, conscient de la distance qui le sépare du vécu d’une partie importante des Gilets jaunes issue de la France rurale, l’enjeu est précisément de « convertir » cette France aux préoccupations des quartiers, de porter le fer de la parole là où le feu de la mobilisation le permet.

C’est un « pari », selon les termes de Youcef Brakni, une nouvelle « aventure politique ».

« Nous sommes persuadés d’une chose, c’est que la pauvreté, le chômage, la relégation, l’enclavement sont amplifiés puissance 10 dans les quartiers. Comme nous le faisons depuis 1 an, nous associons lutte contre le racisme et lutte contre le libéralisme économique. »

Cette vision replace au premier plan la question sociale des quartiers et la sort d’un isolationnisme autonomiste qui privilégie hiérarchiquement l’analyse idéologique de la race et son impact dans la société française sur toutes autres considérations.

Gilets jaunes : ni alliés, ni ennemis

Dans un autre texte de bonne facture politique publié sur sa page Facebook, le militant décolonial Wissam Xelka a exprimé ses vues personnelles sur la stratégie à adopter vis à vis des Gilets jaunes. Il y refuse tout manichéisme du mouvement et reconnaît la complexité de sa dynamique sociale.

« Il ne faut pas s’enfermer dans une dualité simpliste qui opposerait deux choix : celui de les rejoindre ou celui de les rejeter. Il est nécessaire d’adopter un point de vue plus complexe, mais surtout une réponse qui puisse assurer une stratégie essentielle de notre camp : la préservation de notre autonomie et la priorisation de nos initiatives (…)

Il ne faut être ni naïfs, ni idéalistes, il ne faut pas tomber non plus dans le moralisme en condamnant l’ensemble du mouvement. Nous vivons dans une société dont les structures sont foncièrement racistes, il est alors totalement absurde d’imaginer qu’un mouvement spontané, composé en plus de personnes peu présentes dans le champ militant classique, ne soit pas hanté par ce racisme.

Une société réactionnaire produit logiquement des citoyens relativement réactionnaires. Il faut ajouter à cela que la mobilisation des Gilets jaunes est habitée de toutes les contradictions que nous retrouvons dans notre société, ainsi à côté des actes racistes nous pouvons trouver des actions de solidarités envers des non-Blancs. »

La spécificité indépassable des racisés

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Houria Bouteldja (au centre).

Mais cette complexité ne change rien à la spécificité de la cause indigène qui l’isole malgré elle des autres mobilisations.

« Les indigènes font face à des problématiques que même les plus dominés des Blancs n’ont pas à subir, comme les violences policières ou la discrimination à l’embauche. Les indigènes ont des intérêts propres, qui amènent des objectifs propres, ils veulent la dignité, la justice, l’égalité (…)

L’antiracisme politique, ou même un mouvement des quartiers populaires, ne bénéficie pas encore d’une base sociale conséquente qui légitimerait une telle alliance, et risque de servir seulement de « caution indigène. Le rapport de force entre l’antiracisme politique et les Gilets Jaunes est donc bien trop inégal pour espérer qu’une coalition pérenne et juste puisse voir le jour. »

D’autant que le risque de basculement vers une droitisation populaire des Gilets jaunes est évoquée par son auteur, risque qui met à mal tout rapprochement possible.

« Si effectivement le mouvement est encore informe, il penche dangereusement sur sa droite, que ce soit par l’attirance directe pour l’extrême-droite, ou alors par une forme de social-chauvinisme dont l’un des principaux mots d’ordre est la « souveraineté nationale ».

Pour autant, Wissam Xelka partage avec Youcef Brakni la même exigence : influencer les Gilets jaunes dans le bon sens. « Il est nécessaire, si l’on souhaite avoir une perspective révolutionnaire, d’accompagner ce mouvement et de tenter de radicaliser ses acteurs dans le sens opposé. »

De la sous-traitance médiate à l’action immédiate

Mais c’est sur le plan tactique que la divergence va repointer le bout de son nez. « Ce travail doit être fait – et ne peut être fait que – par nos plus proches alliés de la gauche blanche. Cette tâche n’incombe pas à l’antiracisme politique, d’autant plus que les principales propositions faites pour le moment ne vont pas dans le sens de ses intérêts et de ses combats », poursuit Wissam.

Pour Youcef Brakni, cette tâche ne peut être sous-traitée aux acteurs de la gauche de parti ou militante. Elle doit être accomplie par les « racisés » eux-mêmes.

« Nous refusons d’opposer militants de terrain et lutte théorique dans le champ intellectuel, écrit-il, évoquant les deux stratégies qui distinguent les organisations : « Soit se construire comme un intermédiaire entre la gauche et les quartiers, soit travailler à devenir une véritable force de libération… Nous, nous avons choisi la deuxième ! ».

Le rapport à l’action politique semble donc plus immédiat, plus locale et plus expérimentale chez les militants du Comité Adama. Plus théorique, idéologique et stratégiquement partisan (au sens où il mise davantage sur certains appareils et intellectuels de la gauche radicale) dans la galaxie du PIR.

La défiance envers la gauche leur est commune. Mais cette dernière demeure malgré tout un espace politique plus traditionnellement favorable pour le PIR qui investit sur sa réorientation idéologique. « Si l’antiracisme est toujours critique envers ce qu’il nomme « la gauche blanche », je pense qu’il préfère toujours une radicalisation à gauche plutôt qu’à droite », écrit Wissam Xelka.

L’héritage du Mouvement de l’immigration et des banlieues

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Ce clivage définit lui-même des filiations alternatives. En France, il inscrit le Comité Adama en héritier privilégié du MIB qui, en son temps et en la personne de Tarek Kawtari, avait rejoint et soutenu la coalition paysanne du Larzac mené par un certain José Bové. La France rurale et la France des quartiers unies contre le capitalisme destructeur.

15 ans plus tard, Youcef Brakni reprend le flambeau en prônant une alliance active avec des Gilets jaunes issus en grande partie du monde rural et en inaugurant un rapprochement avec des militants du même univers social, comme Edouard Louis.

La radicalité du MIB ne l’avait pas empêché d’ouvrir une alliance avec des organisations « blanches » rurales au nom de la convergence des luttes. Certes, la Confédération paysanne est très à gauche, et comme on l’a vu, le PIR se sent lui aussi plus proche des alliés de la gauche radicale.

La question de la race politique n’est donc pas traitée également lorsque les mouvements populaires sont identifiés à droite ou à gauche. L’idéologie reste une variable d’ajustement hiérarchique y compris dans l’approche politique de la race.

Un Blanc de gauche reste un allié potentiel, un Blanc de droite un adversaire naturel. A supposer que la typologie politique des Gilets jaunes soit bien celle-là, et sur ce plan, rien n’est moins sûr. D’autant que socialement un travailleur précaire peut basculer sur l’échiquier politiquer. La classe ouvrière a toujours été un champ de bataille entre extrême gauche et droite.

Vers une convergence de l’intérieur ?

Au Comité Adama, on revendique une relation plus horizontale avec la gauche. Cette dernière ne jouit pas du régime de la préférence raciale au nom d’un racisme fréquent et présent au sein de ses mobilisations.

Mais le Comité revendique aussi quelques succès dont celui d’avoir mobilisé la gauche à la Marche pour Adama.

« Nous avons la capacité de mobiliser les principales forces de gauche derrière nous, comme le 21 juillet 2018. Pour la Marche Adama, toute la gauche était présente, un moment inédit dans les luttes des quartiers populaires sans renier un centimètre de notre ligne politique. Sur nos banderoles, comme dans nos actions et notre discours. »

Partenaire envisageable, la gauche est aussi un obstacle politique permanent sur le plan local.

« Je viens d’une ville en Seine-Saint-Denis dans laquelle ceux qui m’ont toujours empêché de militer venaient de la gauche. C’était pas la droite mais le Parti Communiste, les Verts, etc. La lutte au sujet des foyers Sonacotra, c’était dans des villes communistes. Des projets de construction de mosquées ont été bloqués dans des villes de gauche », confiera Youcef Brakni sur Mizane.info.

Une dualité qui marque, là-encore, la complexité des rapports entre l’antiracisme politique et toutes les organisations de gauche confondues.

Au final, si les deux organisations partagent la même matrice idéologique, si elles défendent le même public, si elles espèrent également rallier les Gilets jaunes à leur cause, la méthode, la stratégie et la forme de leur engagement trouve des expressions politiques différentes, sans être véritablement concurrentes.

Et malgré les crispations, la possibilité future d’une « convergence » de l’intérieur n’est pas exclue. Un scénario que le Collectif Rosa Parks, proche du PIR mais divisé sur les Gilets jaunes, pourrait peut-être jouer s’il parvient à une synthèse. Affaire à suivre.

Fouad Bahri

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